Coopérative Lung Tam : incohérence du modèle tourisme solidaire

Mis à jour le: 16/08/2021 | Publié le: 16/08/2021
cooperative Lung Tam

La coopérative Lung Tam est un exemple typique du tourisme solidaire au Vietnam. Le manque de synergie entre les ONG et les agences réceptives est la faiblesse majeure du modèle. Fort des expériences dans le commerce équitable, l’établissement peine à connecter son savoir-faire au tourisme.


Les premiers pas de la coopérative Lung Tam dans le commerce équitable

Spécialisée dans le tissage traditionnel des H’móng, la coopérative Lung Tam a tissé très tôt le partenariat avec deux ONGs :

  • Batik International (depuis 2009)
  • Craft Link (depuis 2002)

Le fonctionnement des deux organismes est assez similaire 

  • On essaie de trouver des débouchés à l’international afin de préserver l’artisanat ancestral
  • Plaider pour l’insertion sociale des travailleuses issues des milieux défavorisés
  • Soutien remarquable de la part des institutions et des fonds prestigieux à l’international

Les ONGs travaillent en étroite collaboration avec de différents centres de production dispersés dans les régions reculées du pays. Dans ce contexte, la coopérative Lung Tam est un maillon important. Montée en 2001, la structure est constituée exclusivement des femmes H’mong. Sous la direction de Vang Thi Mai, la coopérative fabrique des accessoires de mode et du textile

Un modèle qui doit affronter de nouveaux défis

Une chose est indéniable : ces ONGs ont de belles valeurs humanistes. Les membres sont très engagés et leurs efforts sont honorables. La coopérative Lung Tam a considérablement bénéficié de leur apport pendant quelques années. Toutefois, force est de constater que la stabilité du revenu des femmes H’mong n’est pas à la hauteur de leurs attentes. La coopérative Lung Tam fournit une production très aléatoire malgré ses 20 ans d’existence dans le pays. Quelles sont les causes ? Nous avons repéré deux facteurs principaux.

Le premier facteur : débouchés non diversifiés.

Il faut reconnaître que Craft Link et Batik International sont très orientés vers l’exportation. Les Occidentaux sont largement plus avancés au niveau de la prise de conscience vis-à-vis du commerce équitable. Naturellement, les débouchés sont souvent situés à l’étranger et principalement dans les pays occidentaux.

coopérative Lung Tam

Avec la crise structurelle, le pouvoir d’achat et le comportement des clients occidentaux ont changé. On se serre la ceinture. Or, le prix de ces produits est assez élevé et dépasse désormais le budget de la plupart des foyers. C’est moins évident de débourser 150-200 USD pour acheter un tapis brodé.

Depuis des années, la coopérative Lung Tam compte sur les pays industrialisés comme bouée de sauvetage. C’est sa dépendance excessive des marchés étrangers qui pose le souci quant à la pérennité du modèle. On ignore souvent que la classe moyenne du Vietnam est en train d’élargir grâce à sa croissance économique. Même si cette croissance est l’origine des inégalités sociales, il faut  reconnaître que le marché domestique est une belle alternative qui peut largement compenser le déclin inexorable des débouchés traditionnels. Malheureusement, il semble que gros morceau évalué à quelque 30 millions d’individus soit négligé.

coopérative Lung Tam

Depuis 2005, nous visitons maintes fois les boutiques spécialisées dans le commerce équitable, dont celles de Craft Link. Lors de nos passages, les remarques sont toujours les mêmes : la quasi-totalité des visiteurs sont les étrangers et plutôt occidentaux. La présence des clients vietnamiens compte comme  une goutte d’eau. Nous avons vu très peu d’initiatives d’envergure qui visent à sensibiliser les Vietnamiens à soutenir l’artisanat des ethnies minoritaires, dont la coopérative Lung Tam.

Le deuxième facteur est le manque de continuité quant à la gestion des sites de production

Dans le cas de la coopérative Lung Tam, quelques projets ont été montés pour soutenir son tissage traditionnel. Cependant, il y a un problème de suivi une fois que la clé de la gestion est remise à l’équipe locale. Dans la plupart des cas, les ressources humaines sur place sont mal formées. En outre, le fait de monter un projet s’inscrit plutôt dans un intérêt politique des autorités locales : marquer des scores pour gagner des votes.

Au Vietnam, faire quelque chose en faveur de la pauvreté est toujours bien vu par le parti communiste. Soutenir un projet du commerce équitable est un pas stratégique pour aller plus loin dans une campagne électorale. Ainsi, ce n’est pas surprenant que les sponsors financiers derrière les projets soient très souvent les organismes en lien étroit avec le pouvoir public.

coopérative Lung Tam

Le mandat d’un projet est souvent de courte durée. Comme dans le cas de la coopérative Lung Tam, un projet de 5 ans (2008-2013) fut monté à l’initiative de Batik International. Après 2013, le site fut laissé pour compte. Aussitôt, les autorités locales n’ont guère prêté l’attention à son existence. C’est un scénario assez récurrent dans plusieurs projets de genre au Vietnam. Cela concerne non seulement le commerce équitable, mais aussi le tourisme communaitre en général. Le manque de suivi explique pourquoi plusieurs projets sont voués à l’échec.

Mariage incompatible entre commerce équitable et tourisme ?

Le tourisme est un apport bénéfique pour la coopérative Lung Tam. Cependant, les actions ne sont pas suffisamment cohérentes pour la diriger sur une bonne voie. Le fossé entre le commerce équitable et le tourisme solidaire est encore grand. C’est notre remarque lors des repérages sur place. La dernière opération date de 2019 et les choses n’ont guère changé. La coopérative Lung Tam reste un endroit inconnu de la plupart des touristes. C’était un été hyper chaud.

Notre équipe composée de Quynh Giang (directrice des opérations) et Van Tam (fondateur) s’y est rendue suite à l’appel d’un entrepreneur H’mong. Celui-ci envisageait de monter un projet de tourisme communautaire sur place et compte sur nos conseils techniques. Pour une troisième fois, nous nous sommes rendus à la coopérative de Lung Tam. Comme les fois précédentes, Mme.Vang Thi Mai nous a reçus avec l’hospitalité légendaire des H’mongs. Pendant trois heures, nous avons discuté des enjeux touristiques du site et des solutions possibles.

Problème de connectivité dans le réseau des sites touristiques

Une cinquantaine de femmes font le tour de rôle pour tenir le site. Le revenu du site s’appuie largement sur l’exportation. Une chose est claire : le revenu est rarement généré sur place via le tourisme. Lors d’un projet monté en 2008 à l’initiative de Batik International, on a créé une boutique de souvenir à proximité de la coopérative. Depuis deux ans, l’adresse est rarement ouverte faute de visiteurs. Si le site est relativement reconnu dans le milieu du commerce équitable, sa notoriété est moindre quant au développement touristique.

Force est de constater que la coopérative Lung Tam n’est jamais figurée dans une promotion touristique quelconque. Elle n’est ni sur la carte touristique de la Province de Ha Giang, ni dans la brochure de la plupart des agences locales. Pas étonnant que les touristes ne la connaissent pas. Donc, il y a un souci par rapport à la fréquentation touristique. La coopérative Lung Tam manque du soutien de la part des organismes de tourisme pour faire parler d’elle

Chaque année, quelque 1,2 million de vacanciers vietnamiens fréquentent cette route. Et pourtant, personne ne bifurque vers la coopérative de Lung Tam pour découvrir son tissage. Pour précision : le site est situé à 20km de l’artère principale. Donc, il y a vraiment un problème de répartition équilibrée entre touristes domestiques et internationaux. Pourquoi les touristes étrangers connaissent le site, mais pas les Vietnamiens ? Ce point frappant rejoint notre remarque en haut : le commerce équitable du Vietnam semble privilégier la clientèle occidentale et boude les Vietnamiens.

Monotonie de visite sur place faute de créativité

Même si une poignée de touristes visitent la boutique de la coopérative Lung Tam, un autre problème surgit : manque de profondeur au niveau de l’expérience touristique. De nos jours, on parle beaucoup de l’immersion et de l’expérientiel. Il n’y a rien de tout ça chez ces touristes qui ont pourtant acheté des circuits soi-disant « éco-responsable».

Sur place, les visiteurs suivent le processus de tissage qui est très bien fait. Batik International et les autres organismes ont fait un  travail extraordinaire à ce sujet. Toutes les explications sont assurées en vietnamien par les femmes H’mong. Selon le schéma mis en place, les touristes terminent la visite guidée à la boutique. C’est ici que le problème se pose. Les produits n’ont pas d’étiquette de prix, ce qui donne l’impression douteuse sur l’exactitude du tarif annoncé oralement.

Psychologiquement parlant, les touristes se trouvent tout de suite dans un état d’alerte. Ils sont contraints de se préparer à une opération de marchandage sur les produits artisanaux dont le prix ne devrait pas se négocier (selon la charte éthique du commerce équitable). Soudainement, les produits perdent la lettre de noblesse et tombent dans le piège du comparatif avec « Made in China». Hélas ! C’est perdu d’avance. Naturellement, les touristes réticents sont peu enclins à faire des achats.

Mme.Vang Thi Mai nous a confié que les ventes générées depuis la boutique sont très faibles. Selon notre analyse, les causes sont nombreuses.

Manque d’interaction humaine entre les visiteurs et l’hôte

Hormis le problème d’affichage du prix, il faut savoir que les touristes ne font qu’une visite hâtive de la coopérative Lung Tam. En général, une visite guidée ne dure pas plus de 30mn. Les touristes prennent quelques photos et s’amusent à jouer avec les outils de travail. Et basta ! C’est difficile de sentir le vrai labeur derrière un produit textile d’où le manque de reconnaissance de sa valeur.

Dans cette affaire, une part de la responsabilité vient du guide et des agences locales qui ne font pas bien leur boulot non plus. Pour la plupart des guides, la coopérative Lung Tam n’est qu’un point de shopping parmi d’autres. Trop attirés par la commission sur les ventes, ils n’ont guère envie de sensibiliser les touristes au commerce équitable. Puis, nous ne sommes pas certains qu’ils partagent la conviction.

En ce qui concerne les agences locales, ce n’est pas mieux. Pour la plupart, le fait d’intégrer la visite de la coopérative de Lung Tam est plus un effet de marketing qu’autre chose. Une simple action de visiter un site référencé commerce équitable ne fait pas de toi un voyageur responsable. Une agence locale qui propose un endroit de ce type ne fait pas d’elle une entreprise engagée non plus.

Mme.Vang Thi Mai nous a expliqué que les agences contribuent très peu à la communauté locale. Au moins, l’équipe de la coopérative fournit une visite guidée et une rémunération devrait être prévue. En réalité, il n’y a rien. Au bout du compte, ce n’est qu’une étiquette du tourisme responsable que les agences essaient de coller via un marketing habile. Malheureusement, trop de touristes n’y prêtent guère d’attention. Ils croient vraiment qu’ils sont en train de faire du tourisme responsable

Coopérative Lung Tam avec des solutions possibles?

Par le passé, nous faisions confiance aux associations d’agences locales qui prétendent un engagement sérieux dans le tourisme responsable. Cependant, force est de constater que la réalité est différente. Lors de notre troisième visite de la coopérative Lung Tam, rien n’a changé. Les agences réceptives du Vietnam peinent à progresser dans le chemin du tourisme responsable

Alors, notre équipe a décidé de faire notre propre chemin dans l’espoir de contribuer quelque chose à la coopérative. Concrètement, voici la liste des  actions que nous envisageons de mettre en place

  • Instaurer des frais d’entrée lors de la visite de la coopérative Lung Tam. Cela permet de rémunérer correctement des femmes H’mong qui livrent les explications
  • Favoriser le maillage économique régional. Nous suggérons aux partenaires de la Province de Ha Giang de soutenir la coopérative. Les restaurants, hôteliers, agences dans le coin peuvent acheter directement ses produits pour leur propre structure
  • Proposer un séjour d’immersion plus long sur place. Ainsi, les voyageurs auront plus de temps de visiter la coopérative comme il faut. Ils peuvent mettre la main à la pâte pour mieux comprendre la dure labeur. C’est comme ça qu’on apprécie la valeur juste des produits finis

C’est un projet de longue haleine. Via cet article, nous espérons que les voyagistes internationaux s’alignent sur la même philosophie.


Cet article fait partie du livre blanc intitulé « Tourisme responsable au Vietnam : nouvelle approche 2.0 »

Van Thai

L’AUTEUR Van Thai

Ayant grandi dans une famille de diplomates, j’ai passé mon enfance expatriée à travers plusieurs pays asiatiques. En quête de sens, mes voyages personnels sont toujours remplis de rencontres humaines, d'immersion culturelle et de découvertes authentiques. Avec mon entreprise familiale, je livre un combat acharné contre le tourisme de masse.

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