Label Unesco : déclin d’un Oscar déchu de la culture

Mis à jour le: 26/11/2021 | Publié le: 26/11/2021
label unesco

Est-ce que le label UNESCO est encore pertinent dans le tourisme responsable au Vietnam? Depuis 1994, le pays recense 8 sites classés. À première vue, la visibilité de cette marque internationale a contribué au développement du tourisme vietnamien. En revanche, son impact nécessite une remise en question. Il faut mobiliser beaucoup de ressources pour entretenir les sites labellisés. Le problème : les coûts de maintenance ne profitent pas aux habitants. Décryptage


Label Unesco et tourisme durable

Le classement de l’UNESCO crée des effets pervers. Le Vietnam a profité de la visibilité pendant la première phase de son développement (1994 – 2005). Par contre, l’État a très mal géré le flux accru au fil des années. À cause de la corruption généralisée, les sites classés sont exploités à outrance au détriment des populations qui y habitent. On constate une perte d’identité dans deux joyeux touristiques du pays :

  • La vieille ville de Hoi An est vidée de ses habitants de souche. Les monuments historiques ont perdu l’espace de vie vivant pour céder la place à l’exploitation commerciale.
  • La Baie d’Halong a chassé définitivement tous les villages de pêcheurs en 2014. Ensuite, les traditions ancestrales sont mises en scène à travers un éco-musée « fake »

Ces deux exemples mettent en avant un phénomène assez fréquent dans le monde : folklorisation culturelle. Autrement dit, on tue une culture vivante et la remplace par un processus de muséification statique. Les vrais habitants sont remplacés par un ensemble d’acteurs professionnels qui fabriquent la fausse authenticité et trompent les touristes.

label unesco

Au final, le label UNESCO s’éloigne de sa mission initiale qui consiste à préserver le patrimoine. L’organisme s’arrête à la remise du diplôme. Ensuite, c’est à chaque pays de se débrouiller pour faire face à l’overdose de touristes. Souvent, la zone délimitée par le label sert de concentration de flux d’étrangers. Celle-ci se transforme rapidement en un clos humain qui favorise la gentrification. Le sort de Hoi An ressemble beaucoup à ce qu’on connaît à Venise , Dubrovnik, et Casco Antiguo (Panama).  

Le cas de la baie d’Halong est plus sévère. Cloîtrée par une vision occidentale, l’UNESCO met l’accent sur l’aspect environnemental et oublie l’essentiel. Une population entière est forcée de revenir à terre ferme sous prétexte de protéger des eaux polluées.

Culture vivante vs culture en déclin

De nos jours, les gens cherchent à vivre l’authenticité dont le noyau dur est la culture vivante.  Or, le label UNESCO semble faire le contraire. En quelque sorte, sa mission de préservation vise à mettre les traditions en déclin dans les cages de protection. À trop vouloir protéger des choses en voie de disparition, l’UNESCO encourage la mise en scène de traditions idéalisées. Ce mode de pensée est à l’origine de la disneylandisation.

À Hoi An, un système billets contrôle l’entrée des visiteurs dans la vieille ville. Les recettes permettent de financer l’entretien des monuments historiques et pérenniser l’architecture. Le même système fait fuir les résidents qui constituent l’âme de la ville. Même si le tourisme représente 65% du PIB de Hoi An, les retombées économiques profitent plutôt aux non-résidents. Ceux-ci viennent faire du commerce et remplacent la population de souche, ce qui entraîne la décadence culturelle.

label unesco
Rénovation d’une maison traditionnelle dans la zone classée par l’UNESCO. Photo : Ando & the International Cultural Institute, Showa Women’s University

Le cas de Hoi An démontre les limites de l’approche eurocentrique du label UNESCO. Ses normes donnent trop de priorité aux artefacts physiques aux dépens du patrimoine intangible. Elles pourraient fonctionner avec les villes d’art et d’histoire en Europe. Toutefois, cela ne marche pas en Asie du Sud-Est dont la culture est totalement différente. L’inventaire des villes labellisées confirme cette réalité. En 2014, la moitié des 254 villes culturelles sont européennes.

Le phénomène de folklorisation, encouragé par l’UNESCO, donne naissance à un surnom : « UNESCO-cide ». Ce terme est inventé par l’écrivain italien Marco d’Eramo.

Un modèle obsolète à l’ère de l’expérientiel

Issue du monde géopolitique, l’UNESCO est avant tout un organisme qui défend la diplomatie culturelle et éducative. Son intervention dans le tourisme est une extension de la culture. Avec une forte domination occidentale à la présidence, il n’est pas étonnant que la culture soit très axée sur « les vieilles pierres ». Depuis des années, le tourisme vietnamien est un simple résultat direct du label UNESCO. Le classement est synonyme d’afflux  touristiques.

danse  folklorique

Les choses ont changé depuis l’émergence de l’expérientiel. La transformation des matières premières (culture) en un produit fini (services touristiques) n’est pas la compétence de l’UNESCO. La touristification d’un patrimoine nécessite l’innovation et la fibre entrepreneuriale. Ces qualités font défaut aux experts de l’UNESCO qui passent leur journée à étudier les caractères scientifiques de la culture « intello».

citadelle Thang Long

Au Vietnam, la liste des artefacts labellisés est longue. L’État désire les exploiter à des fins touristiques.  Malheureusement, toutes les tentatives sont vouées à l’échec, faute de pragmatisme. Deux exemples sont flagrants :

  • Citadelle impériale de Thang Long à Hanoi
  • Citadelle royale de la dynastie Ho (province Thanh Hoa)

On ne croise jamais les deux sites dans les circuits touristiques. Malgré les valeurs culturelles, le public ne trouve aucune utilité.  Le patrimoine intangible subit le même sort. Après avoir obtenu le fameux label UNESCO, la plupart des 12 traditions sont placées au placard.  

Label Unesco et l’État vietnamien

Le tourisme durable, tant prôné par l’UNESCO, n’est point dans la stratégie de l’État. Aveuglé par les intérêts économiques, le gouvernement utilise le label comme un argument de vente. Il suffit de payer sa cotisation annuelle pour « louer » la marque internationale. L’institution mondiale intervient peu dans l’opérationnel sur place.

partenariat stratégique entre Unesco et Vietnam

Composée de fonctionnaires, l’UNESCO n’a ni directives claires ni méthodes efficaces pour freiner la commercialisation malsaine des sites classés. Son partenariat avec le Vietnam se limite souvent dans la sphère académique et universitaire. Ainsi, les discours sur le tourisme durable sont plutôt un exercice symbolique. Il suffit de regarder l’état lamentable des 8 sites du Vietnam pour reconnaître l’incompétence de l’équipe multinationale.

World Travel Award Vietnam

Spécialiste de greenwashing, le gouvernement est connu pour ses techniques de tricher sur les titres. Chaque année, des millions de dollars sont cramés pour participer aux concours de tourisme, organisés souvent par des organismes privés. L’idée consiste à dorer l’image du pays à travers des records. On peut citer :

  • World Travel Awards, animé par une société britannique
  • 7 merveilles du monde, par la société suisse New Open World

La collection impressionnante de « diplômes » n’est pas alignée avec la réalité sur place. En 2021, l’étude scientifique du cabinet Euromonitor International démontre que le Vietnam est parmi les pires élèves du tourisme durable. La position 96/99 n’est pas un exploit dont le peuple est fier.

Perte de crédibilité au cœur des crises internes

Au Vietnam, la piètre performance de l’UNESCO est liée à son dysfonctionnement structurel. Son siège centralisé à Paris est trop loin pour gérer des enjeux du terrain. En même temps, l’institution affiliée sur place crée un excès de bureaucratie. À cause de la mauvaise administration, la voix de celle-ci ne pèse point dans les yeux des professionnels du Vietnam. 

Croyez-vous vraiment que l’UNESCO octroie automatiquement des fonds pour protéger des sites classés? Quelle naïveté ! Depuis des années, l’organisation est minée par des conflits internes entre les États membres. À plusieurs reprises, elle est accusée d’être instrumentalisée par la politique. Son budget dépend exclusivement de la subvention des 195 pays participants. Suite aux conflits d’idéologie, les États-Unis et le Japon ont quitté l’organisation, laissant une baisse de 30% de trésorerie.

réunion Unesco

Le budget pour 2017 était de 326 millions de dollars, soit près de la moitié de ce qu’il était en 2012. Pauvre et malade, l’UNESCO a dû arrêter certains programmes et couper plein de projets. C’est difficile de maintenir son armée forte de 2000 fonctionnaires dans le monde. Comment faire la « levée de fonds» pour empêcher la baisse chronique de budget ?  Voici les initiatives :

  • Concours annuel du patrimoine immatériel qui date de 2003. À l’image de la distribution des médailles en chocolat, l’UNESCO ramasse un grand nombre de candidats pour collecter de l’argent
  • Collecter plus de sites dans le classement pour faire payer des frais de dossier.
  • Faire appel à la contribution volontaire
  • S’associer aux grands groupes privés

La quatrième solution est illustrée par le partenariat avec le groupe Expedia via le fameux Sustainable Travel Pledge. Le mastodonte américain se servirait de l’image de l’UNESCO pour blanchir la sienne. Motivée par le financement, l’organisation finirait par se détourner de ses missions initiales par la ruse des donateurs.

Conclusion

Audrey Alouzay

Depuis sa création, la noble mission de l’UNESCO est honorable. Cependant, son idéologie occidentale n’a pas su s’ajuster dans un monde interconnecté. La pertinence de sa raison d’être est remise en question. En plus des difficultés financières, les rivalités politiques sont en train de ruiner sa réputation. L’organisation devra régler ses problèmes internes avant de traiter le tourisme durable au Vietnam. Alors, Audrey Azoulay, la nouvelle patronne de l’UNESCO, aura du pain sur la planche.


Cet article fait partie de la grande thématique du tourisme responsable au Vietnam. Aux antipodes de la pensée occidentale, on vous apporte un regard inusité de l’Asie sur le sujet de durabilité. Certains points de vue sont complémentaires, d’autres sont plus divergents.

Van Thai

L’AUTEUR Van Thai

Ayant grandi dans une famille de diplomates, j’ai passé mon enfance expatriée à travers plusieurs pays asiatiques. En quête de sens, mes voyages personnels sont toujours remplis de rencontres humaines, d'immersion culturelle et de découvertes authentiques. Avec mon entreprise familiale, je livre un combat acharné contre le tourisme de masse.

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