Street Food Asia et la vision occidentale sur la cuisine du Vietnam

Mis à jour le: 14/05/2021 | Publié le: 14/05/2021
Street Food Asia

La cuisine de rue de Saigon est mise à l’honneur grâce à Street Food Asia. C’est l’une des rares fois où une émission internationale s’intéresse vraiment à la dimension culturelle d’une cuisine. Au-delà de la soupe tonkinoise, ce sont surtout les Vietnamiens qui forgent l’identité culinaire du pays. Le reportage décrit avec brio ce point. Pendant 45 minutes, le documentaire nous emmène à la découverte des spécialités qui mettront l’eau à la bouche. Les témoignages nous rappellent que l’aspect visuel et gustatif est seulement la moitié de la cuisine de rue. Décryptage


Un style «storytelling» innovant qui marque la signature de Street Food Asia

Apparu en 2019, Street Food Asia est une série documentaire fabriquée par Netflix. Le Vietnam fait partie des neuf épisodes qui se concentrent sur la cuisine de rue asiatique. À la différence des autres émissions, il n’y a pas de célébrités internationales. On donne la parole aux propriétaires des échoppes. Il y a vraiment un lien direct entre les spectateurs et ces habitants ordinaires.

Le storytelling est utilisé à fond pour donner une voix authentique. À travers des images sublimes, les témoins vietnamiens racontent leur propre histoire sans artifices. Ils partagent leur quotidien comme si les spectateurs faisaient partie de leur famille. C’est ce ton réaliste qui fait le succès de la série. L’histoire de Madame Truoc est particulièrement touchante. Entre la mort de son bébé et le chantage mafieux des créanciers, elle fait preuve de courage. Sa résilience se transmet dans la cuisine, ce qui ne laisse personne indifférent.

Le destin de Madame Truoc n’est pas un cas isolé. La cuisine de rue de Saïgon est une connexion intime entre la bouffe et le mode de vie des habitants. Street Food Asia exploite très bien cet aspect en décrivant fidèlement l’effervescence de la mégalopole du Sud. La notion de pauvreté et de simplicité est mise en relief. En quelque sorte, c’est une caractéristique innée de la cuisine de rue. En effet, ce courant culinaire est réservé à une classe ouvrière et paysanne à la base. 

Les valeurs traditionnelles sont bien véhiculées

Street Food Asia plonge les spectateurs dans l’univers typique de Saïgon. Les traits culturels de la cuisine de rue sont expliqués avec clarté :

  • Produits frais et servis chaque jour
  • Transmission ancestrale des recettes de père en fils
  • Échoppe spécialisée : une adresse réputée pour une seule catégorie de plat
  • Diversité du « statut » des gargotes. On trouve à la fois des établissements fixes, des étals improvisés et des vendeurs ambulants

Le reportage aborde un autre thème intéressant : la cuisine de rue est une affaire entrepreneuriale. Au-delà de l’histoire d’un plat, c’est le destin des gens ordinaires qui doivent lutter pour surmonter la misère. Issus des milieux modestes, ils persévèrent pour avoir une vie meilleure et assurer l’avenir des enfants. La cuisine de rue nous donne une leçon d’entrepreneuriat à travers les échecs et les moments durs de la vie.  Street Food Asia explique bien cette belle valeur qui coule dans les veines de chaque Vietnamien.

Les anecdotes historiques pour « épicer » les scènes filmées

Comme d’habitude, les Américains sont excellents dans l’art de raconter une histoire. L’héritage de la colonisation française est légèrement abordé via bánh mì. L’assimilation culturelle fait de la cuisine vietnamienne unique. Les Vietnamiens ont su intégrer des ingrédients d’origine étrangère pour constituer une nouvelle identité distinctive. Les baguettes françaises sont « vietnamisées » pour donner naissance à bánh mì dont la prononciation dérive du pain de mie. 

Le passé douloureux du Vietnam est indirectement évoqué dans le tournage. D’origine rurale, la cuisine de rue est réservée initialement aux pauvres. La période des années 1980-1990 constate les vagues migratoires interrégionales. La plupart des Vietnamiens de l’époque sont issus des milieux défavorisés. C’est par leur entremise que certains plats nationaux furent introduits à Saïgon. On peut citer notamment la soupe tonkinoise.

L’âme communautaire comme ADN de la cuisine de rue

Le documentaire explique très bien le rôle de la communauté à travers le témoignage de Madame Truoc. La cuisine de rue est une extension sociale de la cellule familiale. Cela se voit dans le reportage avec la scène du repas familial à l’extérieur.

Le sens du partage est l’essence de la cuisine de rue. La gargote devient un creuset des individus soudés autour d’une vie difficile, mais heureuse. C’est au fond des ruelles, appelées hẻm ngõ en vietnamien, que la vie communautaire se dévoile. Street Food Asia exploite très bien cet aspect

Des millions de gens comme Madame Truoc font de Saïgon une ville si unique. Ce sont les vrais héros silencieux qui contribuent à l’identité nationale. Grâce à Street Food Asia, leur apport est mis en lumière et honoré.

Quelques bémols dans la préparation de Street Food Asia

Dans l’ensemble, Street Food Asia semble remplir son objectif de divertissement. Son expertise de tournage plaît aux spectateurs qui cherchent à se faire plaisir. Par contre, le documentaire comporte plusieurs failles quant à la recherche culturelle en amont. On repère trois faiblesses.

  • Confusion de point d’ancrage : parle-t-on de Saïgon ou du Vietnam?
  • Image erronée de Saïgon
  • Mauvais choix d’experts

Confusion de point d’ancrage

À travers tous les neuf épisodes, Street Food Asia choisit une seule ville pour présenter une nation entière. Cela peut fonctionner avec un État minuscule comme Singapour. Par contre, pour un pays comme le Vietnam, cela pose un souci.

À cause de sa diversité, c’est impossible de prendre une seule région. Il s’avère que le reportage a du mal à trancher le positionnement. On ne sait pas trop si l’équipe de tournage veut mettre uniquement Saïgon en avant ou pas. Si c’est le cas, le choix est une grave erreur!

Saïgon n’est point représentative de la cuisine nationale à cause de son ancienneté. L’histoire de la cuisine vietnamienne démontre que seules Hanoï ou Hue ont la légitimité d’avoir un tel statut. La cuisine de rue puise ses racines dans la culture villageoise. Elle se développe à travers plusieurs siècles dans les villes royales dont Hanoï et Hue font partie. Or, Saïgon est une ville construite de toute pièce par les colons français au 19e siècle. La culture villageoise est complètement absente dans cette ville ultra moderne.  

Le fait que Netflix choisit Saïgon pourrait s’expliquer par la domination des immigrants sudistes dans le monde. La diaspora vietnamienne à l’étranger compte essentiellement des immigrants originaires du Sud. Ils ont bâti un formidable réseau de restaurants et de chefs cuisiniers. Indirectement, la cuisine du Sud est le seul représentant de la nation. Par facilité, l’équipe de Netfix a dû piocher la ville à l’arrache. Cela induit une deuxième erreur : le choix des experts.

Quand les experts se trompent !

Pour la préparation de ses épisodes, Street Food Asia s’appuie sur l’intervention des experts dans le domaine culinaire pour ajouter un aspect « scientifique ». Dans un style narratif, deux chefs vietnamiens dressent un portrait général sur la cuisine de rue de Saïgon. Leur manque de connaissances suscite la polémique au sein du public vietnamien. Leur explication choque les Vietnamiens de souche. Concrètement :

  • Vo Quoc confirme que Saïgon est le berceau de la cuisine de rue du Vietnam. C’est comme si on disait que Strasbourg est le berceau de la langue française. Ou pire, Vancouver est le berceau de la poutine québécoise.
  • Nikky Tran représente les escargots comme symbole de la cuisine de Saïgon. Cela surprend même les Saïgonnais! C’est comme si on disait que la choucroute est une spécialité bretonne. Ou pire, le homard de la Gaspésie est une spécialité d’Alberta.
Street Food Asia

C’est une insulte pour les Vietnamiens. Le problème ici est la pertinence du choix. Vo Quoc et Nikky Tran sont les experts dans l’aspect technique de la cuisine. Par contre, l’univers culturel de la gastronomie appartient aux chercheurs chevronnés en histoire. Pour les raisons inconnues, l’équipe de Netflix ne collabore pas avec ces derniers. En outre, Nikky Tran est une Américaine d’origine vietnamienne. Sa déconnexion avec la terre natale ne l’aide pas quant à sa légitimité dans les yeux du public vietnamien de pur jus.  La présence controversée des deux chefs entraîne inévitablement la promotion biaisée de la cuisine de Saïgon.

Les spécialités qui dégagent une image erronée de Saïgon

Dans chaque épisode, Street Food Asia a l’habitude de mettre en avant quatre plats emblématiques de la ville présentée. Pendant le documentaire, nous avons les spécialités suivantes :

  • Escargots avec le témoignage de Madame Truoc
  • Phở ou « soupe tonkinoise au poulet »  avec Monsieur Anh Manh
  • Bánh Mì ou sandwich vietnamien
  • Cơm Tấm ou « riz cassé »

Le problème est que trois quarts des plats ne sont pas du tout les spécialités intrinsèques de la ville de Saïgon. À l’exception du riz cassé, les trois autres plats ont plutôt une portée nationale. En revanche, plusieurs plats ambassadeurs de « l’ancienne Perle d’Orient » sont complètement ignorés :

  • Hủ Tiếu ou « vermicelles» qui représente l’héritage de la communauté chinoise
  • Bánh xèo ou « crêpes » qui symbolise le brassage culturel

Les coquilles techniques du tournage de Street Food Asia

Les Vietnamiens sont les fins connaisseurs de leur cuisine. Ayant les yeux de lynx, le public repère facilement des coquilles dans le tournage. L’exemple de la soupe tonkinoise est flagrant. On remarque les nouilles instantanées à la place des pâtes blanches caractéristiques du phở

Street Food Asia

L’effacement de la voix d’origine des témoins pose aussi un questionnement sur l’authenticité. La culture est dans la langue. Remplacer la langue vietnamienne par une autre entraîne la perdition de sens.

Promotion folklorique et perception de l’authenticité

Certes, du point de vue cinématographique, Street Food Asia remplirait sa fonction de divertissement. Par contre, dans la perspective culturelle, c’est un échec cuisant. L’épisode sur le Vietnam illustre l’approche industrielle des séries documentaires à l’heure digitale. Netflix préfère les visuels et la consommation instantanée à la profondeur du contenu.

Le cas de Netflix nous pousse à réfléchir plus loin dans la promotion d’une culture à travers des médias de masse. Les déboires de Street Food Asia nous rappellent sérieusement de l’asymétrie d’information véhiculée par les médias occidentaux. Dans le tourisme, on remarque deux phénomènes similaires :

  • Des guides de voyage écrits par et pour les Occidentaux. Regardez la liste des auteurs des Lonely Planet, Routard, Gallimard, Michelin, Voir, Évasion, Petit Futé. Est-ce que vous trouvez des contributeurs vietnamiens dedans?
  • Des blogs et vidéos Youtube édités par les influenceurs occidentaux, sans voix locale. On constate souvent leur jugement unilatéral sur tel aspect culturel. Or, ce ne sont pas les experts culturels du pays.

Au lieu de laisser les Vietnamiens de parler de leur culture, les créateurs de contenu étrangers font à leur place. Voilà l’origine de la folklorisation des cultures. Ce n’est pas étonnant que les renseignements transmis reflètent faussement nos traditions.

Van Thai

L’AUTEUR Van Thai

Ayant grandi dans une famille de diplomates, j’ai passé mon enfance expatriée à travers plusieurs pays asiatiques. En quête de sens, mes voyages personnels sont toujours remplis de rencontres humaines, d'immersion culturelle et de découvertes authentiques. Avec mon entreprise familiale, je livre un combat acharné contre le tourisme de masse.

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