Neutralité carbone au Vietnam : slogan greenwashing ou réelle conviction?

Mis à jour le: 05/07/2021 | Publié le: 22/06/2021
neutralité carbone

La neutralité carbone est-elle vraiment la solution miracle aux enjeux du tourisme vietnamien? L’initiative est positive, mais en surface seulement. La route est longue, entre sa valorisation auprès du public et son efficacité à destination. Trop souvent, le concept se limite à quelques lignes dans une brochure de voyage. Au plus, on ajoute un label ou un tampon d’association à un organisme tiers. En fait, la neutralité carbone n’est pas la meilleure solution par rapport à la réalité du Vietnam. Décryptage.

Cet article fait partie du livre blanc intitulé « Tourisme responsable au Vietnam : nouvelle approche 2.0 »



Compensation carbone : on se file la patate chaude !

Cette politique nous rappelle du clergé catholique à l’époque des croisades. Après avoir tué des innocents au Proche-Orient, les chevaliers européens confessaient auprès des prêtres pour se faire pardonner. Une fois que le péché est racheté, les nobles enchaînaient d’autres massacres. Ce trafic de pardon n’est guère différent du marché de CO2 de nos jours. Les chevaliers d’antan sont les voyageurs aisés. Les prêtres sont les TO.

Trop souvent, les agences se contentent de proposer aux clients de compenser les émissions de carbone. Ensuite, elles renvoient la balle dans le camp des transporteurs. C’est purement un transfert de responsabilité du consommateur aux intermédiaires de la profession. Tant qu’il n’assume pas pleinement sa responsabilité, la neutralité carbone ne vaut pas grand-chose. Ainsi, nous gardons une distance par rapport à la taxe CO2 appliquée aux vols.

De toute évidence, le comportement en voyage est souvent un reflet de la société de consommation. Proportionnellement parlant, la part d’émission de carbone en voyage n’est pas forcément supérieure à celle dans le quotidien des gens. Regardons des éléments non associés au voyage :

  • Renouvellement du matériel informatique
  • Fast fasion propulsé par les Zara et H&M
  • Téléchargement illimité de vidéos et d’applications
  • Consommation à volonté de Netflix
  • Achats impulsifs sur Amazon
  • Spéculation sur Bitcoins
neutralité carbone
Faire des achats en ligne peut tuer plus que prendre l’avion. © ecommercemag.fr

Nous avons remarqué ces actes récurrents de la part des voyageurs en pleines vacances au Vietnam ! Et oui, tout se fait en un clic, sans avoir besoin de prendre l’avion. Visiblement, ils sont beaucoup moins engagés sur leur propre réduction de GES.

Quand planter des arbres amplifie la déforestation

C’est un paradoxe contradictoire  au Vietnam. Plus on plante des arbres, plus on détruit la biodiversité et des populations qui en dépendent. Comme on le sait tous, l’une des solutions faciles de la neutralité carbone consiste à financer les projets de reboisement douteux.

Depuis 50 ans, la superficie de forêt au Vietnam se réduit d’une manière alarmante. La carte ci-bas met en lumière la disparition de forêts primaires en Asie du Sud-Est. Il faut savoir que la vraie efficacité de l’absorption de CO2 se repose sur la survie de ces forêts. Or, le Vietnam les détruit et remplace par de nouvelles espèces végétales dont le résultat est médiocre.

Les ONG dénoncent les plantations industrielles qui sont nuisibles à la biodiversité. Malheureusement, cette pratique est courante au Vietnam à cause de la corruption à grande échelle. Dans les régions reculées, les autorités abusent le pouvoir et collaborent avec les criminels pour encourager le trafic du bois.

neutralité carbone

La déforestation pour du bois est un commerce lucratif, ce qui explique l’apparition des bourgeois grâce à cette activité. Pour masquer le crime, on « invente » des projets court-termistes de plantation industrielle. Or, c’est la double peine pour la biodiversité.

  • La monoplantation des acacias qui sont des arbres toxiques. Ils rendent le sol stérile et détruisent la faune locale
  • Des collines de palmiers centenaires sont entièrement rasées pour laisser place à la plantation industrielle
  • Des populations paysannes sont forcées de détruire leurs terres agricoles pour planter des arbres indésirables 
  • Les acacias industriels sont abattus au bout de 5 ans pour du bois, non pas pour absorber du CO2

Dans le contexte vietnamien, la préservation des forêts est plus problématique que planter des arbres. Le financement d’un projet de plantation peut indirectement contribuer au crime contre l’Humanité.

Pertinence des projets de reboisement remise en question

L’arbre possède un fort pouvoir émotionnel dans l’imaginaire collectif. Ainsi, planter des arbres est devenu un objet marketing redoutable pour faire de la propagande sur la neutralité carbone. Il existe un marché de revente de crédits carbone qui n’est pas régulé

Pour la compensation carbone, les entreprises font appel à des sociétés spécialisées. Celles-ci proposent des crédits finançant des projets de reforestation locaux. Le problème est que ces projets sont souvent assurés par les ONG qui n’ont aucun pouvoir face au régime communiste.

Comme expliqué en haut, les projets de plantation ne visent pas à répondre aux enjeux. On les invente pour plaire au marché, surtout aux entreprises qui désirent faire un geste pour la planète. À l’échelle vietnamienne, on voit que la démarche de neutralité carbone s’apparente au greenwashing. En 2019, le gouvernement s’est félicité d’avoir atteint 41,85% de couverture forestière. Ce chiffre n’est pas crédible par rapport à la perte de 78% en superficie de ses forêts vierges (selon CIA World Factbook).

 carbone

Dans un pays où l’économie est anarchique, la plantation d’arbres est une initiative futile. Les conglomérats vietnamiens sont capables de raser des pans entiers de forêt avec l’appui des autorités locales. C’est ainsi que l’on voit le jour de nombreux resorts avec la participation de plusieurs chaînes internationales. On peut citer :

  • Réserve de Bana détruite au profit du Bana Hills
  • Forêts de Phu Quoc démantelées pour un paquet de resorts dont Vin Pearl Safari
  • Une portion du parc national Ba Vi est sacrifiée pour Flamingo Resort
  • Réserve de Son Tra dominée par Intercontinental

L’État fait la sourde oreille aux enjeux de déforestation. Du coup, planter des arbres est presque un acte ridicule

La neutralité carbone :  urgence climatique Vs priorités sociétales du Vietnam

Comme les croisades, les médias de masse prêchent une nouvelle religion au nom de « neutralité carbone ». Face à une urgence médiatisée,  les entreprises visent une solution fastfood pour régler un enjeu durable.  

Il s’avère qu’on se trompe de la loupe. À force de se concentrer sur la neutralité carbone, on ignore complètement la présence humaine dans la biodiversité. Toutefois, c’est le vivant qui est l’indicateur le plus intégrateur de toutes les atteintes environnementales faites à notre planète. Ce sont les populations humaines dont il faut prendre soin, pas la planète. Au Vietnam, les dérives sont nombreuses:

  • Ecolodge avec piscine à volonté alors que la population souffre la pénurie d’eau
  • Resorts qui revendiquent l’économie d’énergie, mais situés dans une réserve interdite
  • Expulser une population entière pour mettre en place un écolodge
  • Resort avec piscine dans le Delta du Mékong qui souffre la montée des eaux salées

Le tourisme durable représente bien plus que la neutralité carbone. On ignore qu’il y a aussi l’empreinte socioculturelle et les traces économiques sur le pays qu’on visite. Au Vietnam, on a parfois l’impression que la priorité à l’écologie pénalise les deux autres dimensions. Bien sûr, nous devons faire face à la crise climatique. Cependant, la première préoccupation chez les Vietnamiens reste les injustices et inégalités sociales

Aucun Vietnamien ne constate l’apport concret de la compensation carbone qui vient d’ailleurs. En revanche, l’urgence de la pollution de l’air et la crise des déchets plastiques se font sentir dans l’immédiat. Alors, on préfère avoir la « dette carbone» pour régler d’autres priorités.  

Nos recommandations pour une neutralité carbone autrement

Les voyageurs sont certainement sensibles à la cause écologique. Par contre, nos arguments prouvent que la compensation des émissions de CO2 est synonyme de l’indignité. Pour nous, c’est le manque d’empathie et d’éthique vis-à-vis de la population vietnamienne. En effet, le reboisement sauvage entraîne la perte des terres agricoles des habitants et des problèmes alimentaires. Leur sacrifice se fait pour que les vacanciers d’ailleurs puissent prendre l’avion et compenser le départ en vacances.

Avant de compenser, il faut réduire votre consommation de CO2. Plusieurs solutions existent :

  • Repenser la conception des voyages au Vietnam. Plusieurs groupistes proposent un programme Nord Sud de 10  jours sur place avec deux vols domestiques ! Il faut prolonger à trois semaines pour un itinéraire pareil. Sinon, il faut passer plus de temps sur un nombre limité de régions
  • Si possible, remplacement une partie des déplacements en voiture privatisée par le bus public ou à vélo. Le fait de se contrer sur une partie du territoire favorisera cette démarche
  • Préférer la lutte contre la consommation plastique qui concerne les vrais enjeux du pays. Adhérez à notre pacte du Vietnam pour participer à ce combat collectif
  • Ne pas se borner à la seule dimension environnementale. Elle ne règle ni la folklorisation culturelle ni la répartition inéquitable des ressources. Le Vietnam a besoin de vous pour d’autres préoccupations sociétales.
  • Contribuer autrement, sans passer par le fameux « financer telle asso pour…».  Assumez pleinement votre responsabilité en vous impliquant directement dans les initiatives locales. Rendez-vous sur notre liste des acteurs du tourisme responsable
  • Faire attention aux établissements labellisés qui sont discrètement complices de la corruption hiérarchisée.
Van Thai

L’AUTEUR Van Thai

Ayant grandi dans une famille de diplomates, j’ai passé mon enfance expatriée à travers plusieurs pays asiatiques. En quête de sens, mes voyages personnels sont toujours remplis de rencontres humaines, d'immersion culturelle et de découvertes authentiques. Avec mon entreprise familiale, je livre un combat acharné contre le tourisme de masse.

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